"Je suis prêt à passer plusieurs années en prison pour obtenir la liberté de la Catalogne"

Journaliste free-lance

04/02/19 à 09:51 - Mise à jour à 09:58



En détention provisoire depuis le 16 octobre 2017, Jordi Cuixart (43 ans) fait partie des 12 leaders indépendantistes catalans qui seront jugés cette semaine à Madrid, pour l'organisation du référendum du 1er octobre 2017 et la tentative de sécession de la Catalogne.Partager sur Facebook

"Je suis prêt à passer plusieurs années en prison pour obtenir la liberté de la Catalogne"

© Reuters

Leader d'Omnium Cultural, une association indépendantiste de la société civile, Cuixart est accusé de rébellion et de sédition. Le procureur réclame contre lui 17 ans de prison. A quelques jours de ce procès très médiatique, l'activiste, plus déterminé que jamais, a accepté de répondre à nos questions, par courrier, depuis la prison de Lledoners près de Barcelone.

Quel est votre état d'esprit à l'approche de votre procès?

Je suis serein et calme. Il s'agit d'un procès contre la démocratie et contre la société civile. Nous utiliserons ce procès non pas pour nous défendre, mais pour accuser l'État espagnol d'avoir violé des droits fondamentaux dans l'unique but de protéger son unité territoriale et de criminaliser le mouvement pour le droit à l'autodétermination de la Catalogne.

Personnellement, je suis heureux : en tant que prisonnier politique, j'ai le privilège de pouvoir me battre pour une cause juste. Je suis prêt à être condamné et à passer plusieurs années en prison pour obtenir la liberté de la Catalogne. Notre détention est utile. Elle permet de dénoncer l'attitude de l'état espagnol. Je sais que ce sera difficile, mais historiquement, dans la lutte pour la démocratie, il n'y a jamais eu de place pour la tristesse ou les lamentations.

Etes-vous un homme différent après 15 mois de détention provisoire ?

La prison n'est pas une expérience facile, mais j'en retire des choses positives. J'ai perdu la peur et je vis le présent avec plénitude. Lorsque vous réalisez que vous n'avez plus peur, vous vous sentez libre et c'est ce qui m'est arrivé en prison.

Revenons sur le référendum du 1er octobre 2017. C'était une révolution pacifique ? Une simple mobilisation ? Une tentative de sécession unilatérale ?

Le mouvement pour le droit à l'autodétermination de la Catalogne a toujours été pacifique. On peut parler de Révolution démocratique, en effet. Ce qui s'est passé le 1er octobre était l'expression de ce mouvement : un exercice de désobéissance civile, comparable aux marches des droits civiques aux États-Unis, à mai 68, à la lutte pour le droit de vote des femmes ou au mouvement pour l'abolition du service militaire obligatoire. Voter pour décider de son avenir, c'est la manière la plus pacifique qui existe. Il est important de souligner que nous sommes toujours ouverts au dialogue, mais n'oublions pas que 80% de la population considère que la solution au conflit est un référendum d'autodétermination avec l'Etat. À ce jour, la répression a été la seule réponse de l'Etat. C'est une réponse désespérée qui trahit les faiblesses et les peurs de l'état.

Quelles sont les erreurs qui ont été commises par l'indépendantisme en 2017?

Nous avons toujours ouvert la porte au dialogue, nous avons toujours été disposés à trouver une issue politique à cette crise politique. Nous devrons très certainement continuer de nous expliquer, mais je veux revendiquer le caractère pacifique et démocratique de toutes nos actions. À l'inverse, l'Etat a envoyé 8 000 policiers pour s'en prendre avec violence à des électeurs pacifiques. A ce jour nous n'avons qu'une réponse judiciaire de la part de l'Etat espagnol. De notre côté l'autocritique a été faite, mais pas du côté espagnol.

Vous avez été surpris par la réaction de l'état?

C'est une preuve de l'échec de la démocratie espagnole. Cet échec s'explique par le maintien, lors de la "transition démocratique" de 1978, des hauts cadres du régime franquistes dans la police et dans les institutions judiciaires.

Avez-vous un message pour les Catalans, hostiles à l'indépendance, qui ont pu avoir peur lors de la tentative de sécession.

Je les comprends. Le mouvement souverainiste a sous-estimé le pouvoir et la virulence de nombreux médias espagnols qui véhiculent une vision très biaisée de ce que deviendrait une République catalane au sein de l'Union européenne.

La Catalogne est une terre de démocratie et nous souhaitons que chaque catalan apporte sa pierre à l'édifice pour construire ensemble ce pays. Même si nous sommes déjà une société très ouverte et tolérante, je continue de penser que nous devons faire preuve de beaucoup plus d'empathie et mieux nous connaître. Les pouvoirs de l'État sont disposés à ce que les citoyens des différents peuples d'Espagne s'affrontent, mais nous ne pouvons pas jouer à ce jeu-là. Ce n'est pas une question d'identités, mais de démocratie.

La justice devrait-elle faire une distinction entre les dirigeants catalans, qui étaient au pouvoir et vous, qui n'étiez qu'un activiste?

Les accusations sont totalement infondées pour tous les accusés. La rébellion exige l'utilisation d'armes et la sédition de lancer des appels explicites à la violence. Dans mon cas et celui de Jordi Sànchez (l'autre leader issu de la société civile) l'absence de fondement est encore plus criante. Nous serons jugés pour avoir exercé des droits fondamentaux comme le droit de manifestation et celui de la liberté d'expression. Nous serons d'abord jugés pour nos idées et notre activité pacifique.

Pourquoi n'avez-vous pas quitté le territoire espagnol en 2017, comme l'a fait Carles Puigdemont?

C'est une décision très personnelle et je respecte profondément ceux qui ont décidé de prendre le chemin de l'exil. Dès le printemps 2017, je savais que certains d'entre nous pouvaient finir en prison et nous devons être conscients que d'autres leaders pourront y aller dans le futur.

Comment voyez-vous votre avenir?

Je ne sais pas de quoi sera fait le futur, mais ma priorité n'est pas de sortir de prison. La priorité est d'aller de l'avant dans la résolution du conflit politique. Je ne demanderai pas pardon, car cela reviendrait à admettre que nous sommes des délinquants. Cela fait longtemps que ma personne est passée au second plan.

La Catalogne sera indépendante dans les prochaines années ?

Ce que je veux, c'est que la Catalogne puisse être ce que ses citoyens veulent. La Catalogne doit poursuivre dans cette voie démocratique, civique et pacifique. Le référendum du 1er octobre en est la preuve. Nous ne devons rien abandonner. Notre lutte est la même que celle des combattants du siècle dernier comme Romain Rolland, Altiero Spinelli, Martin Luther King ou encore Rosa Parks.

Henry de Laguérieà Barcelone